lundi 15 mars 2010

Petit interlude sportif

Nous entrons dans la pleine saison chaude, la différence se fait sentir à partir du moment où l’on transpire non plus seulement quand on bouge mais  ne serait-ce qu’en restant assis sur une chaise…
Les nuits deviennent blanches, la chaleur étouffante empêchant tout repos tout en maintenant le corps dans un état léthargique.


Cette nuit je ne peux vraiment pas dormir. Et comme toute insomnie fait ressurgir les pensées souvent négatives, angoissantes et coléreuses pour des choses passées pourtant il y a assez longtemps, comme la moiteur de la transpiration mêlée à la poussière citadine et la pollution aussi bien sonore, olfactive et lumineuse imprègne l’atmosphère de la chambre d’une acidité rance, je décide de transformer cette sueur et cet énervement insomniaque en une bonne raison.
J’enfile dans le noir mon short et mes chaussures de course et me faufile hors de l’appartement en essayant de ne pas trop réveiller celui qui arrive un minimum à dormir du sommeil du juste.
Il me faut également traverser en évitant de réveiller la meute d’une dizaine de chiens errants qui dort, ou plutôt fait semblant de dormir, jusqu’à se remettre sans raison à aboyer une grande partie de la nuit en bas de notre immeuble ; j’arrive au stade après avoir traversé la petite ruelle qui le sépare de notre logement : il est 01h00 mais, comme je m’en doutais, la grille est restée ouverte malgré le panneau qui indique les horaires de fermeture entre 22h00 et 4h00 du matin. On entend au loin les derniers échos musicaux des bars qui s’apprêtent à fermer ; arrivée sur la piste du stade j’aperçois le hamac du gardien  installé dans la tribune mais ce dernier doit déjà dormir, au pire je lui expliquerais en trois mots de thaï qui, par chance, se trouve dans mon vocabulaire encore restreint, que je n’arrive pas à dormir.
La piste s’offre enfin à moi seule, luxe rare en Thaïlande lorsqu’on sait que les premiers « coureurs » (ils marchent plus souvent qu’ils ne courent vraiment) arrivent dès 4h30, et qu’à 5h00 le stade est déjà peuplée d’une cinquantaine de personnes d’une moyenne d’âge de 50 et 60 ans qui se préparent au cours de gymnastique et d’aérobic quotidien sur le rythme d’une sono aussi forte que celle d’une boîte de nuit, qui viennent simplement marcher sur les pistes en rangée de cinq pour discuter tout en traversant sans arrêt, sans prévenir et sans regarder où ils vont quand ils coupent les couloirs. Il y a ceux qui s’allongent aussi carrément sur les couloirs pour faire leurs exercices d’étirement alors qu’il y a largement la place sur les côtés, ou ceux qui viennent pour le cours de méditation et qui se contentent de rester allongés sur le sol (mes préférés, les plus silencieux et les plus discrets sur le terrain!)
J’aime cette ambiance nocturne dans la solitude, enfin, semi-nocturne, car ce serait sans compter les multiples lumières qui continuent d’éclairer toute la nuit les entrées des maisons thaïes, prévention superstitieuse mais culturelle, afin d’éviter les fantômes qui se risqueraient à roder aux heures sombres (je rigole intérieurement en imaginant le gardien dans son hamac se réveiller interloqué en croyant voir le fantôme d’un farang, moi en l’occurrence, faire des tours de piste).
Regardant la demi-lune rousse au-dessus de moi, j’entame une longue course doublement libre de sens : d’une part, je peux enfin travailler mon côté gauche, la jambe droite ayant davantage forcie à force de devoir respecter et de se préoccuper de l’afflux ainsi que de la direction des gens qui s’obstinent à courir aussi bêtement qu’éternellement dans le même sens de piste, d’autre part j’ai tout l’espace libre du stade à ma disposition.
Je me sens particulièrement en forme, renversant les effets léthargiques et désagréables de la chaleur en énergie physique et euphorisante. Enchaînant d’habitude une distance quotidienne de 10km en moyenne, 5 fois par semaine, je me sens déjà partie pour battre cette fois-ci mon record de 15km d’il y a tout juste 6 jours par une température ambiante qui reste constamment bien au-dessus des 30°C, même la nuit.
Peu à peu, comme le musicien qui trouve la bonne harmonie entre son toucher de l’instrument et la restitution du son qu’il perçoit intimement, mon corps s’imprègne en harmonie avec le contact physique de la terre. Plus un son impertinent, plus de pollution intempestive de transports motorisés, plus de couloirs encombrés par des bavards inattentifs, plus de conventions ni de protocole à respecter, plus que le sol et moi…


Je me libère de toutes les petites tensions du quotidien comme jongler avec le casque du scooter ou avec un sac pour se libérer les mains afin d’exécuter le wai (salut traditionnel) correctement, comme ne pas oublier de se lever au bon moment lorsque la chanson du Roi retentit que ce soit, ou pas, en dehors des moments habituels (toute occasion étant bonne à prendre : anniversaire du fondateur de l’école, cérémonie des diplômes, journée d’ateliers ou même début de séance de cinéma…), ou encore éviter de mettre ses pieds face ou au-dessus de quelqu’un lorsque tout le monde est assis par terre, s’incliner en passant devant quelqu’un d’assis ou en train de discuter, veiller à tenir les genoux très serrés lorsque l’on est assise vêtue d’un tailleur afin de ne pas attirer le regard des élèves adolescents, enfin essayer de garder une tenue irréprochable en toute occasion surtout en tant que professeur étranger « vitrine de l’école»… Tout cela s’éloigne de moi aussi vite que la belle étoile filante d’un très joli jaune brillant qui vient de traverser le ciel légèrement étoilé (ce n’est qu’un ciel de ville après tout) mais si je ferme les yeux, je peux même sentir pour la première fois que je suis arrivée dans cette ville, les arômes des fleurs blanches qui embaument la nuit humide.
Pour le chant des tourterelles qui me rappellent celles  que j’aimais tant entendre quand je courais sur le littoral réunionnais l’an dernier, c’est encore un peu tôt car l’arrivée de l’aube a encore 4 petites heures devant elle… Ahh ! ce littoral de La Réunion, comme il peut me manquer : je me souviens de ses petites allées inégales à travers les arbres, les petits murets sur lesquels j’aimais courir, le reflux des vagues qui m’offraient leur force, le vent contre lequel je luttais dur certains jours, les vrais amateurs de course qui m’obligeaient à m’améliorer pour assouvir l’envie et la satisfaction de les dépasser…
Tandis qu’après 28 tours de piste, malgré les endorphines qui continuent à monter dans mon corps, je sens mon euphorie s’amenuiser car c’est le mauvais côté du stade qui revient en force avec la monotonie du paysage et du piètre relief qu’il offre. Mon corps, entièrement trempé par la sueur, commence lui aussi à se faire lourd sous la chaleur et les chocs répétés dans les jambes avec le  rythme de la course (en moyenne 13 km/h, j’ai appris à sentir la vitesse sans me servir de matériel en parallèle, préférant me fier aux sensations physiques qui me permettent de trouver davantage de plaisir que le rapport matériel au calcul du temps).
Peu importe, je tiendrai mon record de distance et ne m’accorde à cet instant qu’une pause pour boire en vitesse trois gorgées d’eau afin d’éviter toute crampe inutile aux derniers tours.
J’achève enfin ma course avec un total de 40 tours de 500m de piste, soit 20 km : l’équivalent d’un semi-marathon. J’engloutis alors le reste de ma bouteille d’eau avec autant de plaisir et d’avidité que s’il s’agissait d’un champagne millésimé…
C’est cela le retour aux plaisirs simples : savoir transformer un état d’esprit difficile et une longue nuit blanche en un tout premier semi-marathon en moins de deux heures, exploit modeste mais personnellement gratifiant, réussir aussi à faire communier le temps de la course, son esprit et son corps, réapprendre à écouter la nuit et sa quiétude paisible, ou à savourer de l'eau, cet «or bleu», la boisson la plus simple mais aussi la plus précieuse au monde…
Cet état, que beaucoup d’autres réussissent à trouver à travers d’autres passions plus artistiques ou créatives dans des domaines tels que l’écriture, le dessin, la sculpture ou la musique, est le garant d’une ressource et d’une stabilité intérieure nécessaire lorsque l’on vit dans l’éloignement de ses racines.
Il est d’une force importante dans la continuité de l’épanouissement personnel et peut prévenir, notamment quand il s’agit du sport intensif, tout risque de  dépendance néfaste aux différents types de drogues vers lesquels le stress du quotidien pourrait nous faire pencher.
Je ne ferai pas que l’apologie du sport qui fait partie intégrante de ma vie et de mon quotidien mais je tenais à souligner l’importance extrême de se retrouver dans une passion personnelle que l’on puisse assouvir quel que soit l’endroit, le  contexte et les obstacles que l’on peut rencontrer.
Bien que j’ai toujours été tournée vers des activités sportives, j’ai eu la chance d’apprendre à aimer la course il y a tout juste plus d’un an à travers la géographie magnifique de La Réunion. Je l’apprécie d’autant plus que courir nécessite très peu de contraintes : un short et une paire de baskets avec de bons amortis, un terrain relativement plat en dehors des grands axes routiers et un peu de courage pour enclencher son réveil dès 5h du matin dans les pays les plus chauds…

Marie

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